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  Un maillot pour l’Algérie, de Galic, Kris et Rey

Les 13 et 14 avril 1958, onze joueurs professionnels algériens, évoluant dans le championnat de France de Première division, quittent clandestinement la France pour rallier Tunis et participer à la création de la toute première sélection algérienne, une équipe aux couleurs de l’Algérie en guerre pour son indépendance. A quelques semaines de la Coupe du monde organisée en Suède, cela provoque un véritable coup de tonnerre en France où des joueurs vedettes comme Rachid Mekhloufi (AS Saint-Étienne) et Mustapha Zitouni (AS Monaco) faisaient partie de l’effectif de l’équipe tricolore. A travers le football aussi, la France découvrait la guerre d’Algérie.

Amoureux du ballon rond et de ses joutes qui se partagent au stade, au café ou à la maison devant un écran de télévision, Kris et Bertrand Galic avaient en tête d’écrire une BD autour du sport et du football en particulier. Lorsqu’ils tombent sur l’aventure de l’Algérien Rachid Mekhloufi, ils savent qu’ils ont déniché une matière rare. Et pour cause. La surprise était grande de découvrir l’existence de ce personnage de légende, attaquant vedette de Saint-Étienne des années 1950 et 1960 et qui fut également une figure historique de l’équipe de football dite "du FLN" de 1958 à 1962.

Véritable ambassadrice de l’Algérie et de sa lutte de libération, ce "onze de l’indépendance" va disputer 91 matches et remporter 65 victoires. Des années plus tard, fera remarquer Rachid Mekhloufi, les Palestiniens songeront à faire de même, mais sans succès, car il fallait pour cela une équipe qui gagne ses matches. Et dans celle du FLN, les talents ne manquaient pas à l’image de Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni, Mokhtar Arribi, Abdelhamid Kermali et quelques autres.

Au cœur d’une équipe riche de fortes personnalités, Kris et Bertrand Galic vont s’attacher à Rachid Mekhloufi dont l’itinéraire leur sert de fil conducteur. Comme trois de ses coéquipiers, Mokhtar Arribi, Amar Rouaï et Abdelhamid Kermali, Rachid Mekhloufi est originaire de Sétif. Comme eux, il a été témoin du massacre du 8 mai 1945 dans sa ville, ce qui sert de point de départ à Un maillot pour l’Algérie.

Arrivé en France en août 1954, Rachid Mekhloufi s’impose d’emblée comme attaquant au sein de Saint-Étienne avec laquelle il remporte son premier titre de champion de France en 1957. Entre 1956 et 1957, il porte par quatre fois le maillot de l’équipe de France A. Comme la dizaine de joueurs algériens évoluant dans le championnat français, tous professionnels et volontaires pour constituer une équipe de football sous la bannière du FLN, Mekhloufi sacrifie sans hésiter une vie de célébrité et d’insouciance.

En Tunisie, Mekhloufi et ses camarades découvrent les camps de réfugiés algériens, la réalité de la guerre et les fins de mois difficiles. Dans les interviews qu’il accorde depuis quelques années, Mekhloufi répète souvent, "je ne pouvais pas faire autrement au vu de la situation vécue par mes compatriotes dans leur propre pays où on vivait la ségrégation raciale, le racisme. Moi je suis de Sétif et ces événements sanglants ont forgé notre nationalisme et notre volonté d’épouser les idées allant dans le sens de défendre la cause de notre peuple et de son indépendance".

Les scénaristes Kris et Bertrand n’évitent aucun détail sur la route de cette équipe, jouant sur des nuances précieuses comme l’hostilité de combattants algériens rencontrés à Tunis qui ne comprenaient pas comment on pouvait faire la guerre avec un ballon, ni les échanges amicaux des joueurs avec Kopa, Fontaine et Piantoni, leurs ex-coéquipiers français engagés dans le Mondial de 1958, dont ils continuaient à suivre attentivement les performances, ni, au final, l’un des moments les plus étonnants de la carrière de Mekhloufi, son retour en décembre 1962, six mois seulement après la fin de la guerre d’Algérie, au sein de cette équipe de Saint-Étienne où il marque dès son premier match, ce qui lui vaut des acclamations du public.

A sa façon et loin de tout manichéisme, Un maillot pour l’Algérie de Gallic, Kris et Rey nous administre une belle leçon d’humanité, qui nous fait songer à tous ceux qui n’ont pu saisir toute la portée de la réponse de Zinedine Zidane, à la veille du fameux match France-Algérie inachevé de 2001 au stade de France, lorsqu’il a déclaré au journal Le Monde, "pour la première fois de ma vie, je ne serai pas déçu si l’équipe de France ne gagne pas", puis à RTL, "j’espère que ce sera un beau spectacle pour nous, Français, et pour nous, Algériens".

A partir d’une histoire lumineuse de ballon et d’un groupe d’hommes qui a tutoyé la grande histoire, Kris, l’un des chefs de file de la bande dessinée du réel (Un homme est mort, Notre mère la guerre), Bertrand Galic, scénariste doublé d’un historien, et le dessinateur catalan Javi Rey, ont trouvé une bien belle manière d’entamer leur projet de BD documentaire consacrée au sport. Gageons qu’elle aura la vie longue.

On pourrait leur rappeler une autre figure épatante, mise en lumière, comme Rachid Mekhloufi, par le film Les Rebelles du foot de Gilles Perez et Gilles Rof, celle de feu Socrates dans le Brésil de la dictature militaire.

Pour mémoire, deux documentaires ont été consacrés à cette équipe de football du FLN, il s’agit des films Le Onze de l’indépendance de Jean-Pierre Vedel (2002) et La Mémoire retrouvée. Le 11 du FLN de Cheikh Djemaï (2002).


- 6 avril 2016, en prés. de Galic et Kris (scénaristes), Paris / Ima



Un maillot pour l’Algérie
Scénario : Bertrand Galic – Kris
Dessin : Javi Rey
(Dupuis, 2016)

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