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  Jean-Jacques Lebel

Née de plusieurs années d’échanges entre les deux artistes, pas de la même génération mais avec une propension commune à collecter des objets au gré de leurs pérégrinations, l’exposition "L’Un et l’Autre", jusqu’au 13 mai au Palais de Tokyo à Paris donne à voir deux installations : à partir de scènes de l’occupation américaine à Bagdad, Poison soluble de Jean-Jacques Lebel s’intéresse à la façon dont se fabrique "la figure de l’autre, une entité à craindre, nécessairement hostile et menaçante". The Culture of Fear : An Invention of Evil (La culture de la peur : une invention du mal, 2013) de Kader Attia, interroge quant à elle "la persistance de l’humiliation, de la torture et du viol en tant que crimes de guerre impérialiste à travers l’histoire".
On y verra en outre une centaine d’objets "énigmatiques et polysémiques […] collectés ici où là, des objets chargés d’esprits invisibles à l’œil nu, qui nous parlent à tous, nous transmettent des discours codés, et procèdent à des réparations et des détournements".

Artiste protéiforme, poète et activiste, écrivain, cinéaste et figure de la contre-culture, agitateur d’idées et inventeur de manifestations collectives de toutes sortes, collectionneur à sa façon, Jean-Jacques Lebel est né en 1936 à Paris.

Depuis Front unique, une revue d’art, de poésie et de politique, publiée à Florence, où a lieu sa première exposition en 1955, il est plus que difficile de résumer sa vie, tant il y aurait à dire sur son art, ses engagements et ses amitiés avec "Breton, Péret, Duchamp, Man Ray, Michaux, Ginsberg, Burroughs, Glissant, Paule Thévenin, Joyce Mansour, Deleuze, Guattari, Christian Lagant (Noir et Rouge), Kostas Axelos et Edgar Morin (Arguments), Cornelius Castoriadis (Socialisme ou Barbarie), Eric Dolphy, Ornette Coleman et bien sûr Errò, mon frère d’adoption". Des amis dont Lebel dit qu’ils lui ont "transmis le virus libertaire qui consiste à ne pas considérer ce qui est donné par la culture dominante européocentriste et marchande comme suffisant, ni même acceptable".

Après un passage chez les Surréalistes, dont il est exclu pour indiscipline en 1959, il est l’auteur, en 1960 à Venise, de l’Enterrement de la Chose, qui est considérée comme le premier happening européen. Avec une vingtaine d’amis, il a organisé les funérailles posthumes de Nina Thoeren, violée puis étranglée à 22 ans. La Chose, une sculpture de Jean Tinguely, est poignardée, puis transportée sur une gondole de Peggy Guggenheim avant d’être jetée dans le Grand Canal.

Très tôt engagé contre la guerre d’Algérie, il co-organise en 1960-61 à Paris, Venise et Milan, les Anti-Procès, une manifestation collective contre la guerre, la torture et le racisme. C’est dans ce contexte que naîtra le Grand Tableau antifasciste collectif, peint avec les Italiens Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Antonio Recalcati et l’Islandais Erró.
Saisie à Milan et restée 25 ans sous séquestre, retrouvée seulement en 1987 dans les caves de la Préfecture de police, la toile est récupérée par Baj, mais dans un état déplorable. Elle est régulièrement montrée depuis 1992. le Grand Tableau antifasciste collectif a en outre fait l’objet d’un livre-manifeste collectif.

Cinquante ans plus tard, Lebel n’a rien oublié de ses engagements, comme en témoignent ses expositions "Soulèvements" à la Maison rouge à Paris (2009), "Soulèvements II" au Mamco de Genève (2013), "Représenter l’irreprésentable" au Musée des Beaux-Arts de Nantes (2014) ou encore "Die höchste Kunst ist der Aufstand" au ZKM de Karlsruhe (2014). Car pour l’artiste, "on en est toujours là. Ce qui s’est passé en Somalie, au Tibet, au Darfour, à Gaza, c’est exactement le même processus de dénégation. On retrouve dans l’histoire ces mécanismes de reproduction de l’horreur à l’infini". Ce dont témoignent ses installations perturbantes qui interrogent les images de la prison d’Abu Ghraib, dont il dit : "d’aucuns diront que c’est obscène, mais il n’y a rien de pornographique dans ma démarche, je recontextualise et je dis ce que j’ai à dire. Les visages et les sexes sont floutés sur les photos prises à Abu Ghraib par les soldats américains mais la chose la plus obscène de toutes, la torture, elle, n’est pas censurée."

Dans l’entretien réalisé par Jean de Loisy à la faveur de l’exposition "Soulèvements", en 2009 à la Maison rouge à Paris, Jean-Jacques Lebel soutenait que "le travail d’un artiste ne consiste pas seulement à produire ses propres tableaux et ses propres textes, ce serait trop banal. Cela consiste aussi à inscrire ses recherches dans un rhizome qui vient de très loin." Dans un autre entretien la même année, il confiait, je ne dirais pas qu’à 73 balais je peux galoper, balancer des cocktails molotov et des pavés comme je le faisais à 20 ans. C’est évident que je cours moins vite. Ça ne veut pas dire que j’accepte l’esclavage sous quelque forme que ce soit. Je ne suis pas en retrait. Je serais plutôt plus en rogne qu’avant". (Crédit Photo : jouet bricolé par un poilu anonyme à partir de balles de fusil et de morceaux de cuivre, pendant la guerre de 1914-1918. 2,2 x 8,2 x 10,5 cm, Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel)



- 16 février - 13 mai 2018, Saison "Discorde, fille de la nuit" : L’un et l’autre, un projet de Kader Attia & Jean-Jacques Lebel, avec Marwa Arsanios, Sammy Baloji, Alex Burke, Gonçalo Mabunda, Driss Ouadahi, PEROU – Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines, Paris / Palais de Tokyo
- 23 juin 2017 - 18 mars 2018, "Itinéraires" : première exposition du Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel, Musée d’arts de Nantes
- 29 novembre 2014 - 22 février 2015, Jean-Jacques Lebel, Alain Fleischer et Danielle Schirman : "Représenter l’irreprésentable", Nantes / Musée des Beaux-Arts
- 5 juin - 15 septembre 2013, Jean-Jacques Lebel, Soulèvements II, 1951-2013, Genève / Mamco
- 27 octobre 2012 - 27 janvier 2013, Jean-Jacques Lebel : eintures, collages, assemblages - 1956-2012, Saint-Etienne / Musée d’art moderne
- 26 mai - 24 septembre 2012, "1917", Centre Pompidou-Metz
- 25 octobre 2009 - 17 janvier 2010, Jean-Jacques Lebel, Soulèvements, Paris / La Maison rouge

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