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  Sonia Mekkiou (1953-2018)

Grande dame du théâtre algérien durant quatre décennies, Sonia fut une comédienne à la longévité rare et une résiliente. Elle a tiré sa révérence, le 13 mai à Alger, des suites d’une longue maladie. Elle a été inhumée le lendemain au cimetière de Dely Brahim.

Rien pourtant ne destinait la jeune Sakina Mekkiou, née en 1953 à El-Milia (Jijel), à mener une carrière sous les projecteurs. Mais c’était compter sans sa rencontre avec le théâtre et le choc qu’elle en a ressenti, lorsqu’à l’âge du lycée elle voit son premier spectacle. Forçant la main du destin et contre l’avis de sa famille, dans un pays où le métier d’artiste n’a longtemps pas eu bonne réputation, la voilà donc à Constantine, puis à Alger où elle fait ses classes à l’Institut national d’art dramatique et chorégraphique d’Alger, dont elle sort en 1973. "Mon père a juré de me tuer en raison de mon choix d’être comédienne, confiera-t-elle bien plus tard, il s’est réconcilié avec moi, trois mois avant son décès".

Avec plusieurs compagnons de l’Institut, comme Fellag et Hamid Remas, Sonia participe à la formation d’une troupe, à l’invitation du ministère de la Jeunesse et des Sports. Une pièce verra le jour intitulée Es-Soussa (La Vermine). A la faveur d’une représentation à la salle El Mouggar, à laquelle assiste le comédien Sid Ahmed Agoumi qui vient d’être nommé à la direction du théâtre régional d’Annaba, celui-ci les recrute. En 1977, Sonia est de retour à Alger où elle intègre le Théâtre national.

Dès 1982 à la télévision algérienne (RTA), son histoire personnelle a fait la matière d’un scénario et d’une préparation de film largement engagée à Alger et Constantine, mais Le Cri du silence que voulait tourner Rachid Benhadj ne vit jamais le jour.

A cette époque Sonia s’illustre dans Galou laarab galou (Les arabes ont dit) d’après El Mouharij (Le Clown) du Syrien Mohamed El Maghout (1983) et Chouhadâ ya’oudoun hâdh al-ousbou’ (Les martyrs reviennent cette semaine, 1987), d’après une nouvelle de Tahar Ouettar. A Carthage, ces deux spectacles mis en scène par Ayad Ziani Cherif, qui mettaient en avant un collectif d’acteurs entreprenant, décrocheront respectivement le Prix de la meilleure mise en scène et le Grand Prix du Festival.

En 1989, avec M’Hamed Benguettaf -qui signe la plupart des adaptations-, le metteur en scène Ayad Ziani Cherif et le comédien Azzeddine Medjoubi, Sonia quitte le Théâtre national pour former Masrah el-Qalaa (Le Théâtre de la Citadelle), une compagnie indépendante. Jusqu’en 1994, d’El Ayta (Le Cri, Grand prix à Carthage 1989) à Alf tahiya li ’Arfiya (Mille hourras pour une gueuse) de Mohammed Dib (Limoges, 1994), en passant par L’Amour et après de Mohamed Farrah (1993), le Théâtre de la Citadelle réalise un spectacle par an et donne des représentations en Algérie, dans le monde arabe, en Europe et en Afrique.

Mais c’est surtout avec Fatma de M’hamed Benguettaf (1990), puis le Journal d’une femme insomniaque de Rachid Boudjedra (1992), que le jeu de Sonia achève de se libérer. Produit par le Théâtre de la Citadelle, Fatma est le monologue d’une femme de ménage qui dispose, une fois par mois, de la terrasse de son immeuble pour étendre son linge ; un observatoire d’où elle peut "voir le ciel se confondre avec la mer" et se sentir devenir "la plus grande étoile". Fatma a été joué à de nombreuses reprises en tournée en Algérie, puis en France et en Afrique.

Produit par le Petit Théâtre à Alger, Journal d’une femme insomniaque déroule les carnets intimes d’une femme algérienne avec un verbe heurté et les yeux secs. Sonia, qui joue avec la seule compagnie d’une souris blanche, s’éprendra de ce texte et le reprendra à plusieurs reprises à l’étranger, durant la décennie de terrorisme et d’assassinats en Algérie, dont certains spectaculaires qui n’ont pas manqué de viser des personnalité du théâtre et des amis très proches de la comédienne comme Abdelkader Alloula (1994) et Azzeddine Medjoubi (1995).

Durant cette période où il lui a fallu tenir sans jamais baisser les bras, Sonia prendra part à deux spectacles créées en Avignon : Les Généreux (El-Ajouad) d’Abdelkader Alloula (1995), mis en scène par Jean-Yves Lazennec, avec notamment Sid Ahmed Agoumi et Mohamed Haimour, puis Les Fils de l’amertume de Slimane Benaissa (1996), mis en scène par l’auteur et Jean-Louis Hourdin, où Sonia a retrouvé Agoumi et Fellag.

De retour à Alger dès 2000, Sonia met en scène Nuit de divorce de Mohamed Bouchibi, dont elle partage le plateau avec Rachid Farès. Dans cette comédie épicée, un mari qui menace sa femme de divorce est plus qu’embarrassé lorsque celle-ci accepte.
Puis ce sera Les Maudits à Vérone (2001), une adaptation de Roméo et Juliette de Shakespeare, créé en arabe classique et surtitrée en français. Le metteur en scène Dominique Touzé, qui l’avait sollicité pour les rôles de Roméo et de Clarisse, la suivante de Juliette, trouvait à Sonia, "un tempérament de tragédienne". Jusqu’en 2002, Les Maudits à Vérone sera joué au Maroc, en Tunisie, en France et en Algérie.

Neuf ans après son tandem avec Sid Ahmed Agoumi dans L’Amour et après de Mohammed Farrah, elle se tourne à nouveau vers l’auteur pour Les Saltimbanques (2001), une adaptation du Chant du cygne d’Anton Tchekov. Mis en scène et interprété par Sonia, Les Saltimbanques est le colloque d’une comédienne mise à la retraite et d’un souffleur, sur les vicissitudes du métier.

En 2001, Sonia est nommée directrice de l’Institut national d’arts dramatiques (INAD) de Bordj el-Kiffan. Elle n’en continue pas moins à jouer dans Les Mimosas d’Algérie de Richard Demarcy (2002). Libérée de sa charge à l’INAD en 2004, Sonia joue dans Hadria ouel-hawas (2005) et Hata el-tam, où elle retrouve les joies du monologue dans le rôle d’une psychologue qui décide de réquisitionner sa salle de consultation pour faire sa propre thérapie.
En 2007, sur un texte de Khaled Bouali, Sonia s’est attelée à l’épopée de Jugurtha, illustre chef berbère, né en 155 av. J.-C., qui fut tout à la fois "roi, guerrier et résistant".

En 2009, elle est nommée directrice du Théâtre régional de Skikda, avant de prendre les rênes du Théâtre régional d’Annaba de 2011 à 2015. A cette époque, elle reprend Les Martyrs reviennent cette semaine (2011) de Tahar Ouettar. Sonia, qui fut en outre commissaire du Festival national du théâtre féminin de Annaba (2012-2015) a également mis en scène El Djamilate (2012) de Nadjet Taibouni, Imraa min waraq (Une femme en papier, 2012) de Mourad Senouci, adaptée d’Ountha essarab (Femme mirage), le roman de Wacini Laredj, et enfin Hadda ya Hadda (2015) de Djallel Khachab, qui met en lumière le parcours de Hadda Beggar (1920-2000), la grande dame de la chanson chaouie.

La comédienne n’a pas manqué d’être sollicitée par le cinéma et la télévision. Elle était à l’affiche d’En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui (2016), sorti en novembre dernier.

Retirée des planches depuis cette date, Sonia comptait consacrer du temps à voyager. La maladie ne lui en a pas laissé le temps. Sa disparition est une très grande perte pour la scène algérienne. (Crédit Photo : Sonia dans le Journal d’une femme insomniaque de Rachid Boudjedra, Le Petit Théâtre, Alger, 1992 © Ammar Bouras)

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